L'impermanence dans les textes anciens de l'Inde
Plusieurs textes fondateurs de l'Inde ancienne partent du même constat, tout change, pour en tirer des conséquences très différentes sur la manière de vivre.
Un corps qui passe comme l'écume, selon le Dhammapada
Le Dhammapada choisit une image fragile pour parler du corps et de sa durée.
Ce corps passe comme l'écume : sachant cela, vis chaque jour avec attention et douceur.Dhammapada
L'écume n'a ni forme fixe ni durée garantie, elle existe le temps d'une vague. Le texte ne s'arrête pas au constat de fragilité, il en tire une conduite, l'attention portée à chaque jour, plutôt qu'un renoncement ou une inquiétude permanente face à ce qui ne dure pas. La Bhagavad-Gita tient un raisonnement voisin sur un autre plan, celui de l'âme qu'elle dit sans naissance ni mort, à l'inverse du corps qu'elle compare à un vêtement qu'on quitte une fois usé pour en revêtir un autre. Un texte upanishadique ajoute que le mortel touche l'immortel une fois tranchés tous les nœuds du cœur, façon de situer ce qui dure ailleurs que dans la continuité du corps.
La plus grande des merveilles, selon le Mahabharata
Le Mahabharata contient une formule restée célèbre sur l'aveuglement face au changement.
La plus grande des merveilles : voyant tout changer autour de lui, l'homme croit que rien ne changera pour lui.Mahabharata
Le texte ne décrit pas un manque d'information : chacun voit le changement se produire chez les autres, dans les saisons, les fortunes, les corps. La merveille tient dans le décalage entre cette observation constante et la conviction, jamais vraiment formulée, d'y échapper soi-même. Le même texte compare ailleurs le bonheur et l'épreuve à une roue qui tourne, pour prévenir aussi bien l'exaltation excessive que l'effondrement. Un proverbe reprend cette image sous une forme plus concrète : le rayon qui se trouve en bas remontera à son tour, rappel qu'une position présente, favorable ou non, n'est jamais fixée.
Apprendre comme si de rien n'était, vivre comme si tout pouvait finir
La sagesse attribuée à Chanakya propose une formule volontairement tendue entre deux échelles de temps.
Apprends comme si tu devais vivre toujours ; vis comme si tu devais partir demain.Sagesse de Chanakya
Les deux moitiés de la phrase se contredisent en apparence. L'apprentissage suppose une patience de long terme, sans laquelle rien ne se construit ; la manière de vivre au jour le jour suppose au contraire de ne rien remettre indéfiniment, faute d'une garantie sur la durée qui reste. Le texte ne demande pas de trancher entre les deux échelles, mais de les tenir ensemble. Une autre formule attribuée à cette même sagesse pratique pousse le raisonnement jusqu'à la naissance et la mort : venu au monde en pleurs pendant que l'entourage se réjouissait, chacun peut chercher à vivre de sorte que l'inverse se produise à son départ.
Ce que le temps mûrit, ce qu'il ne rend pas
Un texte du Mahabharata et un autre attribué à Chanakya répètent, presque dans les mêmes termes, que le temps mûrit toute chose et que rien ne mûrit hors de lui. Cette convergence entre deux sources distinctes suggère une idée largement partagée dans la littérature indienne ancienne : la précipitation ne remplace pas la durée, quel que soit le domaine concerné, résultat d'une action, réputation, ou compréhension d'un événement. Un proverbe complète l'idée à l'échelle d'une seule saison : on ne récolte pas le lendemain de la semence. Un hymne védique, de son côté, évoque cent automnes qui s'ouvrent devant chacun, à traverser en gardant la lumière en vue plutôt qu'en comptant les années restantes ; un proverbe plus tardif ramène la même idée à l'échelle d'une seule nuit, le soleil se lève même pour celui qui a mal dormi.
Pour un lecteur d'aujourd'hui, ces textes ne consolent pas directement de la perte ou du changement. Ils proposent plutôt un déplacement de regard : ce qui passe n'est pas une anomalie à corriger, mais la condition ordinaire de ce qui vit, ce qui inclut le corps, les circonstances et les liens qu'on tient pour acquis.
16 pensées sur ce thème
- « L'âme ne naît pas, ne meurt pas ; elle est sans commencement, éternelle, ancienne. »Bhagavad-Gita, II
- « Comme on quitte des vêtements usés pour en revêtir de neufs, l'âme quitte les corps usés. »Bhagavad-Gita, II
- « Quand tous les nœuds du cœur sont tranchés, le mortel touche l'immortel. »Katha Upanishad
- « Ce corps passe comme l'écume : sachant cela, vis chaque jour avec attention et douceur. »Dhammapada
- « Cent automnes s'ouvrent devant nous : puissions-nous les traverser en voyant la lumière. »Rig-Veda
- « Apprends comme si tu devais vivre toujours ; vis comme si tu devais partir demain. »Sagesse de Chanakya
- « Le temps mûrit toute chose : sache attendre ce qui mûrit. »Sagesse de Chanakya
- « La plus grande des merveilles : voyant tout changer autour de lui, l'homme croit que rien ne changera pour lui. »Mahabharata
- « Le bonheur et l'épreuve tournent comme une roue : ne t'exalte pas, ne t'effondre pas. »Mahabharata
- « Le temps mûrit toute chose ; rien ne mûrit hors du temps. »Mahabharata
- « Quand tu es né, tu pleurais et le monde se réjouissait ; vis de sorte que ce soit l'inverse à ton départ. »Sagesse indienne
- « Ce que tu es aujourd'hui vient de tes pensées d'hier ; tes pensées d'aujourd'hui bâtissent demain. »Sagesse bouddhique ancienne
- « Le soleil se lève même pour celui qui a mal dormi. »Proverbe indien
- « On ne récolte pas le lendemain de la semence. »Proverbe indien
- « La roue tourne : le rayon qui est en bas remontera. »Proverbe indien
- « Chaque aube est une promesse que la nuit a tenue. »Sagesse indienne